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Black Monday 1987 : −22 % en un jour

Le plus gros krach intraday de l'histoire. Paul Tudor Jones l'avait prédit. Étude de cas pour comprendre les flash crashs modernes.

Avant le krach (1980-1987)

Bull market massif. S&P 500 passe de 100 (1982) à 337 (août 1987). +237 % en 5 ans.

Causes :

  • Reaganomics : baisse d'impôts, dérégulation.
  • Taux d'intérêt en baisse (de 18 % en 1981 à 7 % en 1987).
  • LBO boom (Junk bonds Drexel Burnham, Michael Milken).
  • Confiance illimitée du retail.

Symptômes de surchauffe :

  • P/E S&P 500 atteint 23 (vs moyenne 16).
  • Sentiment "investor's intelligence" : 65 % bullish (extrême).
  • Magazines couvertures : Time, Forbes, BusinessWeek célèbrent les "yuppies de Wall Street".

Le coupable structurel : le portfolio insurance

Innovation des années 80 : le portfolio insurance, popularisé par Hayne Leland et Mark Rubinstein de Berkeley.

Principe : on construit un hedge dynamique sur futures S&P pour reproduire un put synthétique. Quand le marché baisse, l'algo vend des futures pour réduire l'exposition.

Adopté par les grandes institutions : $60-100 milliards de portfolios couverts par ce système en 1987. Sur un marché total de $2.5 trillions, ça pèse 2-4 %.

La faille : c'est un système procyclique. Si tout le monde vend en même temps quand ça baisse, ça baisse plus, ce qui force plus de ventes. Une boucle infernale.

La semaine précédente (14-16 octobre 1987)

Mercredi 14 oct : Dow −95 (-3.8 %).

Jeudi 15 oct : Dow −58 (-2.4 %).

Vendredi 16 oct : Dow −108 (-4.6 %).

Cumul semaine : -10 %. Le pire week-end pour les ordres "à la vente" qui s'empilent. Les portfolio insurance signalent massivement des ventes pour lundi.

Black Monday : lundi 19 octobre 1987

9h30 ET : marché ouvre. Faulkner (vendeur GLOBAL des futures S&P) ne peut pas faire face au flow. Le futures ouvre −5 % par rapport au close vendredi.

10h30 : NYSE déjà -10 %. Liquidité quasi-nulle. Les market makers refusent de coter (ce qu'ils n'ont pas le droit de faire en théorie).

14h00 : Dow Jones franchit -200 (-13 %).

16h00 (close) : Dow Jones clôture à 1738 vs 2247 vendredi. −508 points = −22.6 % en une seule séance.

Pertes mondiales : Hong Kong −45.5 % la semaine, Australie −41.8 %, London −26.4 %, NYSE −22.6 %, Tokyo −16.9 %.

Paul Tudor Jones : le trade légendaire

Paul Tudor Jones (Tudor Investment Corp), 33 ans, voit le risque depuis l'été 1987.

Méthode :

  • Reconnaît le pattern technique 1929 (similitudes graphiques du S&P 500 1987 vs 1929).
  • Croit en l'Elliott Wave Theory (controversée, mais ça marche cette fois).
  • Construit des positions short SPX futures à partir de septembre 1987.
  • Augmente massivement la semaine du 14 octobre.

Lundi 19 octobre : Jones est massivement short quand le marché s'effondre.

Profit 1987 : +125.9 % sur l'année. Performance qui le rend célèbre instantanément. Tudor Investment Corp est devenu un des plus gros hedge funds macro.

Citation Tudor Jones :

"I've learned to count my mistakes in dollars rather than feelings. I'm always thinking about losing money as opposed to making money."

Druckenmiller et la grande différence

Stanley Druckenmiller (alors chez Dreyfus, plus tard Quantum Fund avec Soros) :

  • Était LONG actions le vendredi 16.
  • A retourné sa position EN COURS DE WEEK-END, en lisant les marchés futures qui pointaient déjà -10 %.
  • Lundi matin : massivement short.
  • Profit modeste (couverture de pertes plus que profit), mais leçon retenue.

Citation Druckenmiller :

"The way to build long-term returns is through preservation of capital and home runs. The pigs who couldn't take a small loss got slaughtered in 1987."

Greenspan et la naissance du "Fed Put"

Alan Greenspan, président de la Fed depuis 2 mois, fait une déclaration d'une ligne le 20 octobre :

"The Federal Reserve, consistent with its responsibilities as the Nation's central bank, affirmed today its readiness to serve as a source of liquidity to support the economic and financial system."

Promesse implicite : la Fed soutiendra le marché. Le marché rebondit. Fin octobre : pertes effacées de 50 %. Fin 1987 : S&P 500 clôt l'année à 247, en hausse de +5.25 % vs début 1987.

Ce comportement Greenspan deviendra le Fed put : convention que la Fed intervient à chaque krach. Trade pour les 35 années qui suivent.

Les leçons pour 2025

### 1. Les algos amplifient

En 1987 c'était le portfolio insurance. Aujourd'hui :

  • Risk parity (Bridgewater) : vend quand vol monte.
  • Volatility targeting : idem.
  • Trend following CTA : pris au piège dans les renversements rapides.
  • Stop-loss algos retail : alignés au-dessus de niveaux techniques évidents.

Flash crashes modernes : 6 mai 2010 (Dow −1000 points en 10 min puis rebond), 24 août 2015, 5 fév 2018 (VIX explosion XIV blow-up).

### 2. La liquidité disparaît AVANT le krach

En 1987, les market makers se sont retirés VENDREDI. Le lundi il n'y avait plus personne pour acheter. Pareil en mars 2020 sur les Treasuries (oui, les T-bonds, les actifs les plus liquides du monde, se sont retrouvés illiquides).

Indicateurs à surveiller :

  • VIX qui monte SANS news : tension cachée.
  • Bid/ask spreads qui s'écartent sur les blue chips.
  • Volumes anormaux sur ETF VIX.
  • Échec d'émissions Treasury (rare mais c'est arrivé en 2020).

### 3. Le retail panique

L'investisseur moyen vend AU PIRE moment. Sur les 30 ans 1990-2020, l'investisseur retail US moyen a fait 4 %/an quand le S&P 500 faisait 9 %/an. La différence (gap behavior) vient des moments où il vend en panique et n'est plus là pour le rebond.

Règle pratique : si tu paniques, ne FAIS RIEN pendant 24h. La plupart des décisions panique sont mauvaises. Lis un livre, va marcher.

### 4. Les circuit breakers existent grâce à 1987

Suite à 1987 : SEC met en place des halts automatiques.

  • S&P 500 -7 % → halt 15 min.
  • -13 % → 2e halt.
  • -20 % → fin de séance.

Ces seuils ne se sont déclenchés qu'en 1997 (krach asiatique) et 4 fois en mars 2020 (COVID). Ils ont fonctionné : pas de répétition d'un Black Monday.

### 5. Le retour à la moyenne fonctionne

1987 : -22.6 % le lundi. Fin d'année : +5 % vs début. En 12 mois : +20 %.

Le krach 1987 est unique dans l'histoire : pas de récession associée. C'est un krach technique (algos) sans cause économique réelle. Donc rebond rapide.

À distinguer de 1929 ou 2008 : krachs accompagnés de récession majeure, sans rebond rapide.

Les héritages 1987

  • Circuit breakers (SEC, NYSE).
  • Limit-up / limit-down sur les futures.
  • Greenspan Put → Fed put → puts implicite des banques centrales.
  • Risk management institutionnel : pas de portfolio insurance aveugle.
  • VIX index (CBOE, 1993) — créé en partie en réponse à 1987.
  • Études académiques : Andrew Lo, Robert Engle, Nassim Taleb (Black Swan, 2007) sont tous influencés par cet événement.

Lectures

  • Market Wizards de Jack Schwager (interviews PTJ, Druckenmiller).
  • A Random Walk Down Wall Street de Burton Malkiel (chapitre sur 1987).
  • The Wall Street Crash of 1987 — rapport Brady Commission (1988), 250 pages, freely available.

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